21 mai 2014

Où va tout ce sang répandu?

À pied, à cheval, en chars d’assaut, en bombardiers ou à drones, les humains perpétuent les mêmes ahurissantes boucheries. Combien en faudra-t-il encore pour donner «un sens à notre insignifiance» (réf. au dernier roman de Milan Kundera La fête de l'insignifiance). 

«La vie sur terre n’a aucun sens, sauf celui que vous choisissez de lui donner~ Joseph Campbell (1904-1987)

Source photo : CRIDG* «Faut-il que les hommes soient bêtes de fabriquer des machines comme ça, pour se tuer… comme si on ne claquait pas assez vite tout seul!» ~ Alphonse Allais (1854-1905)

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J’écoute l’excellente série 14-18 La Grange Guerre des Canadiens narrée par Claude Legault : les moments marquants de la participation des Canadiens français à la Première Guerre mondiale. De l’enrôlement à l’Armistice, de la bataille de Courcelette aux émeutes de Québec, des soldats, des infirmières, des citoyens et leurs descendants livrent leurs témoignages, complétés par des analyses d’historiens.

Mot de la réalisatrice Lynda Baril
En acceptant de réaliser une série documentaire radio sur la Première Guerre mondiale, je savais qu'un grand défi m'attendait. Comment produire une série vivante, comment incarner la Grande Guerre alors que tous ceux et celles qui l'ont connue sont disparus?
       J’ai donc passé des semaines dans les archives de Radio-Canada à la recherche d’entrevues de militaires et de civils. J'ai lancé, sur les ondes de Radio-Canada, un appel à tous. Puis, j’ai choisi des extraits de lettres de soldats (un grand merci à l'historien Michel Litalien) et réalisé des interviews avec les enfants de ceux et celles qui ont vécu cette folie meurtrière. Ces témoignages, souvent bouleversants, sont ponctués de musiques, de chansons d’époque, de reconstitutions sonores et d’entrevues avec une nouvelle génération d’historiens. Le tout raconté par l'acteur Claude Legault, féru d'histoire de la guerre, que j'ai choisi pour sa sensibilité toute particulière.
       J’ai tenu aussi à sortir des tranchées et à illustrer tout autant la vie au pays – l’effort de guerre des femmes, la crise de la conscription, l’épidémie de grippe espagnole – que la vie au front.
       Cette série me tient particulièrement à coeur parce que nous, les francophones du pays, avons très peu raconté notre guerre. Un conflit que nous avons toujours vu à travers les yeux des Canadiens anglais et des Français. Pas à travers nos propres yeux.
       J’espère que ce document radiophonique saura vous toucher et vous faire mieux connaître cette période charnière de notre histoire.

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Si vous n’avez pas accès à l’Audio fil, le site vaut la halte pour ses documents d’archives et témoignages :
http://ici.radio-canada.ca/special/guerre_14-18/serie.shtml

Oliva Cinq-Mars (photo : Radio Canada)  

Extrait 
       De Saint-Henri à la Russie
       Oliva Cinq-Mars

       En s’engageant en tant que volontaire dans l’armée en 1914, Oliva Cinq-Mars a hâte de voir du pays, mais il ne s’attend pas à se retrouver cinq ans plus tard dans une toundra gelée de Sibérie. De 1915 à 1918, l’artilleur de la 9e Batterie a participé à toutes les batailles majeures du Corps expéditionnaire canadien et a perdu bien des illusions à propos de la guerre.
       Dans ses mémoires, il se rappelle l’ambiance qui régnait à l’époque : «Ne riez pas trop, vous qui me lisez, car les jeunes de 1914 n'avaient jamais connu la guerre et ils étaient chauffés à blanc par les journaux remplis de sujets de guerre, des exploits glorieux des armées françaises et anglaises, mais surtout par les atrocités commises en Belgique.»

En complément à la citation d’Oliva Cinq-Mars au sujet de la propagande : 

Le discours dominant cristallisé dès le début de la guerre dans les différents pays belligérants est destiné à persuader de la légitimité du conflit et de la nécessité pour les hommes de défendre leur nation. La Grande-Bretagne présente un cas particulier : en l’absence de conscription, on doit faire appel au volontariat pour former une armée. Recrutant à l’échelle locale parmi des communautés bien constituées (au niveau du village, quartier, de l’entreprise), drainant également une population pauvre pour qui la guerre représente une échappatoire, le volontariat conduira environ 1,5 million d’hommes au front. On argue souvent du volontariat britannique comme preuve du «consentement» des sociétés européennes à la violence du conflit. Il convient cependant de rappeler que la conscription doit être instaurée en 1916 précisément parce que les volontaires deviennent introuvables, tandis que la réalité de la guerre est mieux appréhendée, connue et crainte. La guerre pour laquelle on s’engage massivement en 1914 n’est pas la guerre réelle mais une guerre imaginée et souvent euphémisée, sans commune mesure avec les conditions de vie et de mort dans les tranchées. Enfin, il faut aussi rappeler que l’engagement dans le conflit des volontaires est également obtenu à travers une culpabilisation des hommes dont les affiches sont un vecteur important.

Source : CRIDG* L'affiche britannique la plus célèbre, conçue par Alfred Leete en 1914 pour le magazine London opinion, puis tirée à des milliers d'exemplaires : Lord Kitchener, ministre de la guerre, pointe son doigt et «vous veut». La légende ajoute: «Rejoignez l'armée de votre pays! Dieu sauve le roi».

Source : CRIDG* Autre affiche de 1914 qui déploie le même langage graphique culpabilisateur, à travers la petite fille qui demande à un père civil et honteux, aux pieds duquel un enfant (patriote) joue à la guerre, «Papa, qu'as-TU fait dans la Grande Guerre?».

* Site : Collectif de Recherche International et de Débat sur la Guerre de 1914-1918 (CRIDG) http://www.crid1418.org/

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La visite de Charles & Camilla, officiellement pour souligner le 150e anniversaire de la Conférence de Charlottetown, est riche de coïncidences transversales.

Sherlock Holmes dirait probablement :

~ “But is it coincidence? Are there not subtle forces at work of which we know little?”
(The Adventure of the Blanched Soldier)

~ "The world is full of obvious things which nobody by any chance ever observes. You see, but you do not observe. The distinction is clear.”

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Bilan sommaire donc –
plus de 60 millions de soldats ont participé à la Grande Guerre;
environ 9 millions de personnes sont mortes, et environ 20 millions ont été blessées;
de nombreuses populations qui ont combattu côte à côte : 140 000 Chinois;
20 500 Amérindiens – 3500 du Canada, et 17 000 des États-Unis (dont seuls 14 000 auraient combattu en Europe). (Wikipedia)

Photo : chien de recherche de blessés muni d'un masque à gaz. Les animaux n’ont pas été épargnés du service obligatoire ni de la boucherie, bien évidemment.

En conclusion, on peut penser que la Première Guerre Mondiale n’était qu’une avant-première de la Seconde, une sorte de test. Aujourd’hui, les nouvelles guerres ne sont pas «mondiales» comme tel, la stratégie consiste à attaquer un peu partout, ouvertement ou sournoisement, en vue de s’approprier les biens et ressources d’autrui.      
       Rien de nouveau. Les voleurs et les envahisseurs ont toujours fonctionné de la sorte : «Donne-moi ta femme, tes enfants, ton cheval, ta charrette, ta maison, ta terre, tes récoltes, ton pétrole, ton uranium, ton lithium, ton or, tes métaux rares, sinon je te tue.» Dat’s it, dat’s all. 

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CHANSON DANS LE SANG
Jacques Prévert

Il y a de grandes flaques de sang sur le monde
où s'en va-t-il tout ce sang répandu

Est-ce la terre qui le boit et qui se saoule
drôle de saoulographie alors
si sage... si monotone...

Non la terre ne se saoule pas
la terre ne tourne pas de travers
elle pousse régulièrement sa petite voiture ses quatre saisons
la pluie... la neige...
la grêle... le beau temps...
jamais elle n'est ivre
c'est à peine si elle se permet de temps en temps
un malheureux petit volcan

Elle tourne la terre
elle tourne avec ses arbres... ses jardins... ses maisons...
elle tourne avec ses grandes flaques de sang
et toutes les choses vivantes tournent avec elle et saignent...

Elle elle s'en fout
la terre
elle tourne et toutes les choses vivantes se mettent à hurler
elle s'en fout
elle tourne
elle n'arrête pas de tourner
et le sang n'arrête pas de couler...

Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres... le sang des guerres...
le sang de la misère...
et le sang des hommes torturés dans les prisons...
le sang des enfants torturés tranquillement par leur papa et leur maman...
et le sang des hommes qui saignent de la tête
dans les cabanons...
et le sang du couvreur
quand le couvreur glisse et tombe du toit

Et le sang qui arrive et qui coule à grands flots
avec le nouveau-né... avec l'enfant nouveau...
la mère qui crie... l'enfant pleure...
le sang coule... la terre tourne
la terre n'arrête pas de tourner
le sang n'arrête pas de couler

Où s'en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des matraqués... des humiliés...
des suicidés... des fusillés... des condamnés...
et le sang de ceux qui meurent comme ça... par accident.

Dans la rue passe un vivant
avec tout son sang dedans
soudain le voilà mort
et tout son sang est dehors
et les autres vivants font disparaître le sang
ils emportent le corps
mais il est têtu le sang
et là où était le mort
beaucoup plus tard tout noir
un peu de sang s'étale encore...
sang coagulé
rouille de la vie rouille des corps
sang caillé comme le lait
comme le lait quand il tourne
quand il tourne comme la terre
comme la terre qui tourne
avec son lait... avec ses vaches...
avec ses vivants... avec ses morts...
la terre qui tourne avec ses arbres... ses vivants... ses maisons...
la terre qui tourne avec les mariages...
les enterrements...
les coquillages...
les régiments...
la terre qui tourne et qui tourne et qui tourne
avec ses grands ruisseaux de sang.

Anthologie de la poésie française du XXe siècle
(Tome 1, page 405, nrf, Poésie/Gallimard) 

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Dans le même ordre d'idée : La Guerre par Louise Ackermann http://situationplanetaire.blogspot.ca/2011/12/assassin-quon-encense.html

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